La Bourgogne et ses vignobles inspirent une
jeune génération prometteuse, impliquée et talentueuse. Marthe incarne à
merveille cette génération. Après avoir eu un autre métier, elle a
décidé de revenir aux sources, celles de sa famille dans la maison de
ses grands-parents à Meursault. Un virage dans sa vie où le tracteur
remplace le métro, les pieds de vigne sont ses nouveaux collègues et le
vignoble de Meursault devient son environnement quotidien! En 2017, elle
se lance dans une petite production de vin en achetant des raisins et
travaille d’arrache-pied en vinification, à la cave et le résultat est
là!
Sa passion, son engagement, son instinct, sa précision et sa
capacité à se remettre en question lui donnent des ailes et nous nous
envolons en dégustant ses vins. En parallèle, j’adore suivre son
quotidien qu’elle partage si bien sur instagram @marthehenry .
Je
vous invite à découvrir cette femme cultivée, hédoniste et spontanée
qui se cache derrière ces bouteilles de vins de Bourgogne pour donner
une dimension plus personnelle à la dégustation de ses vins.
Peux-tu te présenter et nous expliquer ton parcours?
Je suis bourguignonne, originaire de Meursault. Mes grands-parents
étaient vignerons. Dans les années 80, ma mère a décidé de ne pas
continuer l’activité familiale et elle est partie vivre à Paris. C’est
là, où je suis née et j’ai grandi tout en gardant dans un coin de ma
tête l’envie d’essayer un jour ce métier qui me fascine. Quand j’étais
en vacances chez mes grands-parents, je crapahutais dans les vignes et
je venais traîner dans les pattes de mon grand-père dans la cuverie. Il
était tellement passionné que je trouvais son métier génial. Mais comme
je suis une fille et assez brillante à l’école, on m’a dit de faire des
études et ensuite d’y réfléchir à nouveau. Ils pensaient que cette envie
me passerait. J’ai écouté et coché toutes les cases! J’ai étudié, j’ai
travaillé mais c’était plus fort que moi. Je voulais essayer le métier
de mon grand-père.
En 2013, c’était le bon timing. Je n’avais pas
d’engagements et j’étais surtout très motivée. Je me suis installée dans
la maison familiale à Meursault et j’ai démarré une formation en
alternance au Lycée viticole de Beaune. C’était un bon moyen pour moi
d’évaluer la force physique que le métier de vigneron demande. Avoir de
la volonté c’est bien, mais il faut être aussi réaliste: je suis une
fille et je suis seule dans la reprise du domaine. Oui, c’était
difficile mais cela ne m’a pas rebuté. J’ai eu le précieux soutien de
Caroline Lestimé du Domaine Jean-Noël Gagnard qui a été la seule sur la
Côte à bien vouloir me donner ma chance. J’étais une femme, parisienne,
je ne savais rien faire et j’étais en alternance…difficile de lutter
contre ces préjugés. Ensuite, j’ai intégré le Domaine Rougeot à
Meursault, où je suis depuis 3 ans. Mon objectif est d’être à l’aise
dans toutes les tâches aussi bien à la vigne qu’en cave pour être
autonome le jour où je serai à mon compte.
En attendant de pouvoir
reprendre les vignes, j’ai créé ma petite structure de négoce. J’achète
un peu de raisins et des moûts à des amis pour m’essayer à mes premiers
vins. Je vais pouvoir commercialiser mon premier millésime 2017, soit 12
pièces. En 2018, il y en aura une trentaine et une quarantaine en 2019.

Quelle est ta philosophie de travail pour les vinifications?
Ma philosophie est de ne pas avoir de philosophie. J’ai très peu de recul mais je sens qu’il y a des millésimes qui demandent juste de la surveillance et où d’autres, il faut tout surveiller de très près. J’essaie de sourcer ma matière première en bio ou à des collègues qui travaillent très proprement leurs vignes. Ensuite, c’est un travail d’adaptation perpétuel pour respecter cette matière vivante. Si la base est qualitative, il n’y aura pas besoin d’utiliser des subterfuges pour obtenir un vin qualitatif. J’essaie de travailler avec le moins d’intrants possible. Comme j’ai très peu de moyens, je ne peux pas, par exemple, refroidir ou chauffer une cuve. C’est un peu du bricolage mais je surveille de près les choses et je travaille proprement. Il n’y a donc pas de recette magique, il s’agit surtout d’un travail de prévention.
Quelle est ta vision de la viticulture et des enjeux environnementaux en Bourgogne?
Respecter l’environnement n’est même plus un sujet, c’est une
urgence! En tant que vigneron, nous avons les deux pieds dans la vigne
tous les jours. Pour moi, travailler en bio n’est pas une option, c’est
une évidence. Après, il y a aussi tant de réalités à améliorer. Par
exemple, pendant les vinifications et les vendanges, ce sont des litres
et des litres d’eau que nous utilisons et qui partent à l’égout. Comment
peut-on faire pour en utiliser le moins possible et/ou la recycler? Ou
encore les bouteilles en verre que nous utilisons pour le vin, quelle
alternative pourrions nous trouver pour diminuer notre bilan carbone?
Devons nous revenir à un système de consigne?
Dans la filière, il y a
de nombreux sujets sur lesquels nous devons impérativement réfléchir
pour trouver des alternatives et des solutions.
Nous sommes à la
fois acteur et victime. Quand il y a des problèmes climatiques, nous
sommes les premiers touchés. Ces dernières années, nous avons eu des
phénomènes de gel de printemps, de grêle ou encore de sécheresse. Ils
sont tous exceptionnels et sont de plus en plus récurrents. Nous ne
pouvons plus fermer les yeux sur ses enjeux.

Travailler avec le système D, comment cela impacte-t-il ton quotidien?
Je n’ai pas la pompe dernier cri qui fonctionne avec une
télécommande. Sur ma pompe, il y a un bouton marche et un bouton arrêt.
Après, tu as intérêt à courir très vite une fois que tu as fermé ta
cuve! (rires)
Le système D, c’est aussi avoir des copains sympas,
toujours prêts à te dépanner d’un outils pour t’éviter de faire trois
fois le travail au lieu d’une. C’est se creuser la tête pour maîtriser
le vieux pressoir qui n’a qu’un programme manuel. Il faut savoir
bricoler mais cela ajoute du charme dans le quotidien!
Qu’est ce qui est le plus excitant dans cette nouvelle aventure?
Je pense que le plus excitant est de faire quelque chose de A à Z et
d’en être le seul responsable. Quand je vais présenter mes premières
bouteilles de vin, ce ne sera que grâce ou à cause de moi. Avec la même
matière première, le résultat est toujours différent d’un vigneron à un
autre. C’est ce qui est très valorisant et en même temps très excitant
dans ce métier.
J’aime quand je démarre la journée dans les vignes
et que je vois le travail concret réalisé le soir. Avoir la sensation de
se dire que ta journée a eu un impact, je n’avais jamais connu cela
avant, c’est très valorisant.
J’aime la polyvalence des activités
que le métier implique: à la vigne, en cave, avec des clients. Il n’y a
pas deux jours qui se ressemblent.

Quel est le plus gros challenge?
Le plus difficile pour moi est de me faire confiance et de me dire
que tout va bien se passer. Il faut apprendre à être patiente, à
accepter de tâtonner au début. Il ne faut pas hésiter à faire appel aux
copains et bien écouter leurs conseils pour ne pas paniquer.
Comment ta famille a-t-elle réagi lorsque tu leur as annoncé que tu voulais reprendre le domaine?
Ils n’ont pas été très surpris et ils me soutiennent. Quand tu
annonces à ton entourage que tu vas faire du vin, tout le monde trouve
cela génial. Le vin est un monde qui fait rêver. Quand tu mentionnes
Meursault, des étoiles apparaissent dans les yeux des gens.
Quel est ton regard sur l’engouement international pour les vins de Meursault?
Quand tu as la tête dedans, tu ne te rends plus trop compte de cette
effervescence… Après, il faut être honnête, ce n’est pas seulement une
question de goût, c’est aussi une histoire de budget. Je reste
convaincue que le prix n’a aucun lien avec la qualité du vin. Il y a de
nombreux vins magnifiques à des prix abordables et heureusement! A titre
personnel, je ne peux pas me permettre de boire du Meursault tous les
jours.
Est-ce une source de pression de travailler des appellations si prestigieuses?
Je ne sens pas vraiment de pression même si cela reste toujours plus
embêtant de rater une pièce de Meursault 1er Cru que de Bourgogne
Aligoté. L’idéal est de tout réussir!
Qu’est-ce qui peut te mettre sous pression?
Moi. Toute seule. J’arrive à me mettre sous pression. Je sors de la
période de vinification et cette période n’est pas un moment facile. Tu
as déjà toute la période des vendanges dans les pattes. La fatigue
physique se fait sentir et il faut enchaîner avec la vinification des
rouges qui est assez physique. Le fait que je travaille sans levure,
sans soufre et en grappes entières multiplie les risques potentiels de
dérapages. Tu n’as pas droit à l’erreur, il faut donc très présente et
réveillée. Ensuite, des décisions importantes sont à prendre pendant la
période d’élevage ou quand il faut fixer une date de mise en bouteille.
Ce sont des étapes importantes mais le stress est plus facilement
gérable.

Quelles sont les personnes qui t’inspirent?
Je pense tout de suite à deux personnes. Elles m’ont supportée dans tous les sens du terme et inspirée. Athénaïs de Béru (Château de Béru)
à Chablis est une perle de gonzesse et en plus elle fait des vins qui
sont dingues! Ensuite, je pense à Jean-Yves Devevey à Demigny qui fait
principalement des Bourgogne Hautes Côtes et des Rully. Pour tout ce qui
est sol, vigne ou plante, il a une expérience très précieuse et nous
échangeons beaucoup. Il est très présent au quotidien pour me filer un
coup de main, discuter ou juste me rassurer. J’ai la chance d’avoir un
petit groupe d’amis vignerons dans les alentours qui sont toujours là
pour m’aider, me conseiller ou me prêter un outil. J’ai la chance
d’avoir ces petits anges gardiens qui me surveillent et prennent soin de
moi.
Quelle est l’ambiance entre les jeunes vignerons en Bourgogne?
Dans la région il y a beaucoup de jeunes vignerons, souvent
passionnés. Il y a le Groupe des Jeunes Professionnels de la
Viticulture, La Relève, Mi-Filles Mi-Raisins,
ça bouge beaucoup et c’est toujours intéressant d’échanger, ça crée de
l’émulation! Au contraire les gens sont plutôt curieux, bienveillants et
attentifs.
Les gens savent que je suis seule et ils se rendent bien compte du travail qui est fait et que c’est du sérieux.
Quels sont tes futurs projets?
Dans quelques années, je devrais avoir récupéré un peu de vignes de
la famille ce qui changera la donne. L’idée est de développer encore un
peu le négoce pour atteindre un équilibre financier tout en continuant à
travailler qualitativement. Je n’ai pas de projets de grandeur. Je
souhaite juste avoir quelques hectares de vigne et les travailler avec
précision et qualité tout comme en vinification. Je recherche à
travailler honnêtement une vigne peu importe son niveau d’appellation,
de le faire avec passion et de vendre mes bouteilles à des prix
accessibles pour que les gens puissent avoir du plaisir en les buvant.
Maîtriser
toutes les étapes de la vigne à la cave jusqu’au moment de partage avec
les clients me plait. Si je me développe trop, je devrais déléguer et
ce n’est pas du tout mon ambition. Je suis bien petite et je reste très
humble.

De quoi es-tu la plus fière?
Savoir aligner des fûts toute seule (rires)! Plus sérieusement, je
suis fière d’arriver à prendre un peu plus confiance en moi et d’avoir
des idées qui tiennent la route. Je suis fière d’avoir des amis qui sont
ce qu’ils sont et qui sont très présents. C’est aussi et avant tout un
projet humain et pas uniquement professionnel.
Pendant les
vendanges, ma mère est venue deux semaines m’aider au niveau de
l’intendance. Elle me soutient moralement ou m’aide à laver le soir en
cuverie quand j’étais crevée. Mon petit frère est aussi venu un weekend
m’aider à porter des caisses de raisins. Je suis fière d’avoir créer ce
réseau humain autour de mon projet où la famille et les amis viennent
spontanément contribuer à son bon fonctionnement. Ces moments sont bien
plus précieux que de lire une belle analyse de son vin.
Je suis
fière de faire revivre la maison de mes grands-parents où j’ai beaucoup
de souvenirs d’enfance. La porte était toujours ouverte pour venir boire
un verre ou manger. J’envisage les choses de la même façon. J’ai envie
que lorsque l’on frappe à la porte et que l’on veuille déguster que je
sois là en personne pour les recevoir. Je ne sais pas si cela sera
viable économiquement, du moins je l’espère, mais je tiens beaucoup à
respecter ces valeurs.
Y a-t-il une appellation, un cépages ou un vin que tu rêverais de vinifier?
Oui, il y en a plein! Avant de me lancer dans ce genre d’expérience,
j’aimerais encore mieux maîtriser le Chardonnay et le Pinot noir.
J’aimerais
bien travailler des cépages anciens ou oubliés de Bourgogne. Je fais
parti du GEST (association de vignerons qui ont créé un conservatoire de
cépages anciens à Beaune) et j’aimerais beaucoup expérimenter
certains.
Je suis une grande fan et buveuse de Gamay. Ce n’est donc
pas impossible que je fasse un jour un Côteaux Bourguignons en
co-plantation Gamay et Pinot Noir. Ce vin entrerait dans ma philosophie
de proposer des vins accessibles, bons et de partage.
Quel serait le plus beau compliment que tu puisses recevoir?
Je suis très touchée de voir des clients revenir. Il y a peu, un
homme, la cinquantaine, s’est arrêtée devant la maison. Il m’a demandé
si je faisais du vin et si j’en vendais. Je lui ai répondu que
malheureusement non, pas pour le moment. Puis il m’a confié que petit,
il venait avec ses parents acheter du vin. Des années après, en passant,
il a reconnu la maison et s’est arrêté. C’était un moment d’échange
extra! C’est pour ces moments que j’aime ce que je fais.
Quel est ton plus gros kiffe dans la journée?
Je pense que mon plus gros kiffe est à la fin d’une journée dans les
vignes quand tu vois le travail fait, le travail bien fait. Produire du
vin, c’est tout un enchaînement de décisions et d’actions. J’aime quand
cela est pointilleux, précis et rigoureux. J’avoue que j’ai un côté
perfectionniste. C’est une belle satisfaction quand tu finis ta journée
avec cette sensation.
Comment te ressources-tu?
Je lis énormément et j’aime aller au cinéma ou voir des expositions à
Paris. Sinon, je cuisine pour les copains. Les week-ends, j’aime faire
les brocantes. Culture, bouffe et brocante résument bien mes centres
d’intérêts. J’avoue que je ne fais pas de sport le soir en rentrant des
vignes…

Flot de conscience
- Un livre : je suis une inconditionnelle du 19ème siècle donc je choisirais À Rebours de Huysmans
- Un film : celui que j’ai vu hier soir, il était top. La belle époque. Cela faisait longtemps que je n’avais pas éprouvé une telle sensation devant un film français. L’écriture est rapide et incisive, les dialogues sont efficaces. L’idée est originale ce qui n’est pas toujours le cas dans les comédies sentimentales où le scénario est généralement classique. C’est remarquablement interprété, filmé et en plus tu ressors avec la banane.
- Une musique : Gainsbourg
- Un plat : un couscous, pas très local mais c’est bien de changer des oeufs en meurettes et du jambon persillé
- Un millésime : celui de mon petit frère, 1995. C’est tellement bon et par chance on en a plein la cave! Donc chaque fois qu’il vient, on est obligés d’en ouvrir une!
- Un cépage : Chardonnay
- Une bouteille mémorable : Volnay 1er Cru Santenots 1986 du Domaine des Comtes Lafon. Nous l’avons ouverte pour mes 30 ans. Je suis allée la chercher avec Dominique dans sa cave le soir même, c’était plutôt génial.
- Une couleur : bleu
- Une odeur : l’odeur de fermentation en arrivant dans la cuverie pendant les vendanges.
- Un sport : le badminton
- Une destination : le Berry, s’il faut en choisir qu’une!
- Une exposition : Berthe Morisot au Musée d’Orsay
- Un dimanche parfait : une belle journée, c’est voir des copains et la famille, être tous autour d’une table à boire de belles choses et ensuite aller à une brocante ou voir une exposition.
Pour la suivre sur Instagram : @marthehenry
L’ensemble de ces textes et photos
est le fruit d’un travail personnel, passionné, engagé et de longue
haleine. Je vous remercie d’avance de militer pour le respect de la
création artistique en ligne. Si mon travail vous plait et vous inspire
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