Céline et Yvan Zeyssolff

#10 Interview avec Céline et Yvan Zeyssolff


Cette période étrange de confinement a fait émerger de belles initiatives telles que celle lancée par Aveine (@aveineFR) en créant le #collectif 21. Le fonctionnement est simple : mettre en relation les influenceurs ou relayeurs d’information et les vignerons pour mettre leur travail et leurs vins en avant sans contrepartie. Le vin est avant tout un notion de partage. Ce beau projet où chacun apporte sa vision, son énergie et sa sensibilité pour partager le travail des vignerons est une excellente manifestation de partage à laquelle je suis ravie de participer. 

Grâce à ce projet, je suis partie à Gertwiller en Alsace à la rencontre de Céline et Yvan Zeyssolff propriétaires du Domaine Zeyssolff. J’ai rencontré un couple curieux, soudé et surtout tenace. Depuis 1997, ils redorent l’héritage familial avec une gamme de vins qualitative labellisée bio à partir de 2018 et ils redonnent une nouvelle vie aux bâtiments historiques familiaux avec 5 gîtes pour offrir une expérience globale à leurs clients de passage sur les routes touristiques locales. 

Si cet été, vous passez par les routes de Gertwiller, faites leur signe et découvrez en plus un tout nouveau projet novateur de mise en scène sur l’histoire familiale…


Pouvez-vous vous présenter?

Yvan : j’ai décidé d’être viticulteur vers l’âge de 16 ans après le collège. Mon père, œnologue, m’a glissé un jour à l’oreille que ce serait bien que je choisisse ma voie. La vigne et le vin m’intéressaient et n’étant pas une flèche à l’école, une formation technique me plaisait bien. Je suis allé au lycée à Colmar, puis le BTS viti- œnologie à Beaune. J’ai ainsi suivi les traces de mon père qui avait été à Beaune et qui m’avait dit que je ferai des rencontres de toute la France. J’ai tenté le DNO mais ce côté scientifique ne m’intéressait guère. Puis, ce sont enchaînés le service militaire en Allemagne et une année en Oregon. Quand mon père m’avait déposé à la navette à l’aéroport, il m’avait dit “tu reviendras?”. Je lui ai promis que je reviendrai, c’est ce que j’ai fait. Depuis 1995, je travaille dans les vignes au domaine. 
Céline : j’ai un cursus scientifique où j’ai étudié la biologie et l’agronomie dans l’arboriculture. J’ai toujours voulu travailler dans le monde agricole. Je suis d’origine franc comtoise mais j’ai toujours voulu travailler en Alsace. On est certes loin de la mer mais l’Alsace est une région riche, diversifiée où l’on trouve plus facilement du travail. C’est donc naturellement que je suis arrivée en Alsace où j’ai travaillé dans l’éducation nationale comme laborantine. Le jour où j’ai rencontré Yvan, cela a été une importante remise en question car j’ai du choisir entre le confort de l’éducation nationale et un projet oenotouristique au domaine familial. Au bout de huit années, le projet était bien lancé et j’ai donc quitté définitivement la fonction publique. 
Aujourd’hui, je m’occupe de toute la partie oenotouristique au domaine : nous avons 5 gîtes, la boutique, le bar à manger / salon de thé et dans quelques jours nous allons ouvrir un projet scénographique sur l’histoire de la famille avec un film immersif dans nos caves. 

L’histoire du domaine remonte à 1778, pouvez vous nous parler des temps forts du Domaine Zeyssolff?

L’armoirie du domaine a été donnée pour services rendus à la ville de Strasbourg par deux frères de la famille en 1574. Ensuite, ils étaient agriculteurs puis uniquement viticulteurs. Ils ont passé les deux guerres et mon père qui était chimiste à Mulhouse dans la teinture a dû revenir aider son frère qui avait une gestion fragile du domaine familial. La Maison Zeyssolff est historiquement une des grandes maisons alsaciennes qui livrait les vins à l’armée. L’arrivée de la mise en bouteille en 1960 en Alsace a modifié la commercialisation car avant tout était vendu en petits fûts. Toutefois, ce virage n’a pas été bien pris par la maison car la maison Zeyssolff faisait beaucoup de négoce et pas seulement de vins d’Alsace. La maison a donc plongé et le retour du grand-père d’Yvan a permis la remise à flot du domaine. Il avait beaucoup de poigne et s’est occupé du domaine jusqu’à l’âge de 90 ans. Mon père a donc toujours été au second plan. 
Quand je suis arrivé sur  le domaine en 1997, seuls 5 hectares de vigne restaient en raison des différents partages familiaux et ensuite, nous avons pu reprendre des vignes pour atteindre 10 hectares aujourd’hui. 

Maison Zeyssolff, Alsace, Gertwiller

Quels ont été vos défis les plus importants à la reprise du domaine?

Nous sommes situés à Gertwiller, la ville du pain d’épices, et nous avons la chance d’être sur une route touristique très fréquentée. Nos bâtiments et la maison familiale longeant cette route étaient toujours volets fermés. Pour moi, ouvrir cette maison et s’orienter vers une clientèle de particuliers étaient une priorité stratégique. Toutefois, mes parents se sont toujours opposés à l’idée d’avoir une boutique et recevoir des clients au domaine. 
Quand j’ai rencontré Céline, je lui ai proposé de développer le magasin et la structure oenotouristique qui était très précurseur dans les années 2000. Aujourd’hui, c’est un choix que nous ne regrettons pas, bien que cela a été de nombreux sacrifices et beaucoup d’énergie. Nous avons loupé beaucoup d’événements familiaux les weekends, tous nos dimanches ont été consacrés à la réception de clients et ma fille a passé des heures dans le caveau à nos côtés… 
Cela fait plus de 15 ans que nous recevons, faisons visiter, déguster nos vins à la propriété et cette activité nous permet de tenir l’entreprise familiale. 
Côté production, le grand virage a été de se détacher de “l’hectomanie”, comme disait mon père, en se recentrant sur la partie qualitative en arrêtant l’activité de négoce. Le travail de parcellaires et de cuvées de liquoreux ont été mis en place. En parallèle, nous travaillons en bio depuis des années et nous avons décidé de le labelliser en 2018 car auparavant nous avions de gros investissements financiers avec la boutique et les gîtes. 

Vous travaillez des cépages rares et vous avez une cuvée de Klevener de Heiligenstein, savagnin rosé. Quelle est la spécificité et le plaisir à travailler un tel cépage? 

Le premier plaisir est de travailler quelque chose que tout le monde n’a pas! En Alsace, il y a environ 15 500 hectares et l’aire d’appellation de Klevener, savagnin rosé, représente 51 hectares plantés sur 80 hectares potentiels. Ce Klevener de Heiligenstein est très intéressant car les clients qui achètent du Gewurztraminer, le mettent dans la cave et après ils ne savent pas quand et comment le boire. Le Klevener a toute sa place car il est beaucoup plus floral (rose, fleurs blanches) que le Gewurztraminer et donc plus facilement accordable avec des mets (volaille, viande blanche..). Lorsque nous allons démarcher de nouveaux clients, avoir un vin qui est produit uniquement par une vingtaine de producteurs est un plus pour ensuite introduire le reste de la gamme. 
Nous avons trois Klevener différents qui correspondent à 3 tries avec le plus liquoreux, vendangé 10 jours plus tard atteint 29 grammes de sucres résiduels.

Klevener de Heiligenstein,Zeyssolff Alsace

Celui que j’ai dégusté est le plus sec avec 11 grammes de sucres résiduels. A noter qu’en 2018, les raisins ont été jusqu’à 3 degrés plus haut en raison de l’été chaud que nous avons connu.

Quels sont les défis de demain au domaine? 

Sur le domaine, notre volonté serait d’aller plus loin et d’avoir une brasserie où l’on propose une cuisine plus travaillée que les planches que nous proposons aujourd’hui. Cela permettrait de proposer une expérience complète comme les domaines en Afrique du Sud peuvent le faire. 
Concernant les vins, nous aimerions nous essayer encore à quelques nouveautés comme les vins natures, les vins oranges… Nous avons investi dans une micro cuverie qui nous permettrait de travailler des petites cuvées. Auparavant, du fait de notre histoire, nous n’avions que des foudres de 6 000 à 12 000 litres ce qui ne permet pas la possibilité de faire des micro cuvées. 
Ensuite, notre objectif est de pérenniser l’ensemble car nous y croyons à 500% depuis le début sans quoi rien n’aurait vu le jour. 
Notre exploitation est assez différente des autres car quand je suis arrivé mes parents m’ont données les clés et cela s’est arrêté là. Ils ne nous ont pas aidés, conseillés, guidés. Il n’y a pas eu de transition, nous avons dû nous débrouiller tous seuls car ils étaient opposés au projet d’oenotourisme. Cela a forgé aussi notre caractère et notre hargne. En 15 ans, nous avons connu des moments très difficiles mais c’est aussi notre force. Aujourd’hui, le coronavirus nous secoue mais nous avons déjà connu d’autres moments durs, donc nous avons un moral préparé à passer cette épreuve. 

Maison Zeyssolff, Vins Alsace, Gertwiller

Avez vous des mentors ou des personnes qui vous inspirent?

(Céline) Je suis quelqu’un de très artistique et je veux toujours faire quelque chose que les autres ne font pas. Donc m’inspirer, non. En revanche, j’ai un modèle. C’est la ville de Porto car c’est une ville historique qui a su mettre en valeur les caves et la structure oenotouristique. La maison Graham’s est un modèle très inspirant pour nous. 
(Yvan) On est curieux. Cela ne me dérange d’aller seul dans la direction où personne ne va. J’aime être curieux et après arranger cela à ma sauce plutôt que de reproduire quelque chose chez le voisin qui marche. C’est important de trouver la voix qui correspond à l’histoire du domaine et au style du vigneron. Il faut chercher ce que l’on a envie d’être et surtout être tenace tout en ayant du caractère. 

Quel est votre secret pour travailler en couple?

(Yvan) Nous sommes très complémentaires mais chacun à sa partie. Quand je suis à la boutique, je suis aux ordres de Céline et quand je suis à la vigne, c’est moi qui décide. 
(Céline) Je suis plutôt celle qui aimerait avoir telle cuvée, tel vin et après il se débrouille.


Flot de conscience

Un livre : 
Y : celui que j’ai lu il y a 25 ans, Le Parfum de Süskind
C : ce serait des romans à suspens avec des intrigues tordues car je déteste deviner la fin de l’histoire.

Une musique :
Y : très bon public et plutôt années 80
C : Sia sans hésitation 

Un film : 
Y&C : Nous avons regardé sur Netflix pendant le confinement Gatsby le Magnifique. L’univers des années 30 et l’esthétique nous ont beaucoup plu. 

Un plat : 
Y : pas très original pour un alsacien, du Baeckeoffe de poisson, pommes de terre râpées cuites dans une terrine en terre cuite avec traditionnellement 3 sortes de viande (paleron de boeuf, échine de porc et agneau) remplacées ici par du poisson arrosées de vin. 
C : la cuisine indienne à base de curry

Un cépage : 
Y : Le Riesling et le Sauvignon pour leur vivacité, leur tension et ce côté herbacé
C : le Chardonnay pour sa minéralité et son côté beurré que l’on ne trouve pas en Alsace. 

Un millésime :
Y : 2010 car la Nature a bien fait les choses tout au long de la saison 

Une odeur :
Y : la vigne qui fleurit
C : les odeurs épicées comme le parfum Jungle de Kenzo

Une couleur :
Y & C : Bleu

Une destination : 
Y : Fuerte Ventura pour cette plage de sable blanc au milieu de cet univers noir volcanique
C : Lanzarote car on est complètement déconnectés avec ces paysages lunaires et ces contrastes de couleur

Un dimanche parfait : 
Y & C : dormir le matin est un rêve et ne pas avoir de programme car on court toujours après le temps

Pour les suivre sur Instagram : @vinszeyssolff

Crédit photos : Domaine Zeyssolff et Cépages communication pour les bouteilles gentiment envoyées par le domaine pour la dégustation. Retrouvez les commentaires sur instagram : @cepagescommunication


L’ensemble de ces textes et photos est le fruit d’un travail personnel, passionné, engagé et de longue haleine. Je vous remercie d’avance de militer pour le respect de la création artistique en ligne. Si mon travail vous plait et vous inspire des projets, contactez-moi à marie@cepagescommunication.com. Toute reproduction ou plagiat sont interdits.

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